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Denis Gargaud : "J’ai l’impression qu’il fallait un peu retourner dans la folie"

Champion du monde en 2011, champion olympique en 2016, Denis Gargaud est actuellement le fer de lance de notre équipe de France de slalom. En 2018, il a connu une saison en dents de scie mais sa régularité sur les compétitions internationales lui a permis de se pré-sélectionner pour cette année. Nous l'avons questionné sur les saisons précédentes mais aussi sur la préparation de cette nouvelle saison. C'était également l'occasion d'évoquer les modifications qu'il a apportées sur son matériel ainsi que son rôle de leader au sein d'une équipe de France en reconstruction.




Contre-courant : « Pour toi quels ont été les moments phares de la saison 2018 ? »


Denis Gargaud : « D’abord, il y a eu une bonne entame de saison à Penrith avec la victoire à l’Australian Open même si je ne me sentais pas très bon. Ensuite, il y a eu les sélections où j’ai fait des bonnes courses qui m’ont permis de valider ma sélection dès la 3ème course. Les coupes du monde ont bien démarré à Liptovsky Mikulas avec une 6ème place à l’issue d’une belle course. Ont suivi deux coupes du mondes un peu compliquées à Cracovie et Augsbourg.

A Rio, avant les championnats du monde, j’étais très confiant. Il y avait beaucoup de pression car il y avait énormément d’habillage autour du fait que je revenais sur le bassin ou j’ai gagné mon titre olympique en 2016. Je suis un peu déçu de la finale, je pense qu’avec la longue saison que j’ai vécue, mon inconscient s’est mis à l’arrêt avant la finale. Il y a eu une nuit entre la demi-finale et la finale et c’était un peu trop long. Mon inconscient s’est dit ''tu es venu pour chercher la sélection et tu l’as eue''. Mais il restait une manche de plus à faire et elle a été dure à réaliser. Je n’avais plus les crocs car l'année a été marquante par les choix réalisés. Pour finir, j’ai validé les choix que j’ai fait et ma manière de courir ce qui en fait plutôt une bonne saison. C’est à garder dans les mémoires, pas pour la facilité ou le plaisir, mais plutôt pour la persévérance. »


CC : « Depuis 2015, tu travaillais pour Mulebar, ta marque de produits de nutrition sportive. L’année dernière tu as décidé de te libérer de ces fonctions. Comment cela s’est-il passé ? »

DG: « Lors de la coupe du monde de Cracovie en juin dernier, j’ai gagné la qualification avec deux secondes d’avance. Ensuite, je fais une demi-finale très correcte et en maîtrise mais je loupe une porte bêtement. Cela a résonné en moi : il y avait un truc qui n’allait pas et ça faisait un moment que je tournais autour. J’ai eu un 2ème coup dur à Augsbourg une semaine après même si je me sentais bien. Là j’ai pris la décision d’arrêter de bosser car je trouvais que je courrais trop de lièvres à la fois. Derrière, j’ai eu une deuxième partie de saison beaucoup plus agréable. J’étais plus libéré, je me sentais beaucoup mieux physiquement, beaucoup plus capable d’encaisser l’entrainement. Je pense que j'ai rattrapé un peu mon retard. »


“C’est une saison à garder dans les mémoires, pas pour la facilité ou le plaisir, mais plutôt pour la persévérance. »“

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CC: « C’était un soulagement d'avoir validé ta sélection pour 2019, première marche dans le processus de sélection olympique 2020 ? »


DG: « En lisant les documents de sélection l’an dernier, j’ai tout de suite compris que la sélection pour Tokyo passait par une sélection en 2019. Par exemple, les championnats d’Europe de l’an dernier, je ne voulais pas les faire au départ. Mais comme ça comptait dans la sélection, j’y suis allé et c’était un choix peu tardif. Au final, j’étais un peu déçu et il y a eu un contexte difficile avec la dernière course des C2.

Mais j’ai très bien mené ma barque pendant la saison et notamment à Rio , ce qui m’a permis de me pré-sélectionner pour cette saison 2019. »


CC: « Tu as fait ton retour sur les podiums à Seu d’Urgell lors de la coupe du monde début septembre. Était-ce un soulagement ? »


DG: « Clairement oui ! J’ai toujours vu que j’étais dans le coup donc je n’avais pas d’inquiétude. Mais au bout d’un moment quand tu touches cela de près mais que cela ne vient pas, c’est un peu frustrant. Mais je n’ai rien lâché et j’ai eu bien raison. Ça fait plaisir et ça valide les choix que j’ai fais en tant qu’athlète. Même si je ne suis pas le mec le plus compétiteur au monde, on pratique un sport où le résultat est le seul juge. Donc pour moi, tant que tu n’as pas les résultats c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Je suis convaincu que les choix que tu fais déterminent ta carrière. »




CC: « Tu as été présent en finale des 2 derniers championnats du monde (Pau en 2017 et 10ème à Rio en 2018) ? C’est frustrant de ne pas avoir décroché d’autres médailles ou encourageant d’avoir cette régularité durant les grands événements ? »


DG: « Les deux ! Pour moi la régularité est super importante car cela démontre la qualité de l’athlète. J’ai fait 7 championnats du monde, j’ai participé à 5 finales et j’en ai gagné une. Si j’essaye d’avoir un oeil objectif sur ma carrière, je trouve que c’est très bien. Mais ça montre aussi qu’en finale je ne suis pas très régulier. Je me pose beaucoup de questions autour de cela et je pense que cela vient du fait que je n’ai jamais rêvé de faire une carrière aux multiples médailles comme Tony (Estanguet, ndlr) par exemple. Lorsqu’on me compare à lui, j’ai toujours dit que je ne voulais pas son palmarès. Aujourd’hui la raison pour laquelle je fais encore de la compétition, ce n’est pas pour les médailles en soi, mais parce que la quête de ces médailles me pousse à progresser sur d’autres thèmes.

Par exemple, je travaille beaucoup l’aspect psychologique en ce moment. A Rio j’ai clairement failli sur cela et à Pau en 2017 également. A chaque fois en finale, j’ai réalisé des manches où je suis sorti de la route, ce qui ne me correspond pas.


3 ans après son titre olympique sur ce bassin de Deodoro, on peut lire la déception dans les yeux de Denis à l'arrivée de la finale des championnats du Monde.

CC: « Tu as réalisé 3 mois d’entrainement en Australie avec ta femme et tes deux filles. C’était important pour toi de partir en famille ? »


DG: « J’avais fait 17 semaines en 2011 mais je n’étais pas marié et je n’avais pas d’enfant donc je pouvais me permettre de partir seul. Par rapport à ma famille, c’était un choix de vie d’athlète, un choix de vie de couple aussi. On considère que c’est un atout pour nos enfants de voyager, que ça leur permet de voir d’autre choses. C’est personnel mais j’ai l’impression que dans le monde dans lequel on vit aujourd’hui, on a peur de l’autre, de l’étranger, de tout ce qui se passe loin de chez nous. Je trouve que voyager est un bon moyen de ne pas avoir cet état d’esprit. »


CC: « Est ce que cela a changé des choses dans ta préparation d'être déjà sélectionné ? »


DG: « Je me suis posé cette question juste après les championnats du monde. Ce qui m’a paru évident, c’est que j’avais plus de temps que les autres car mon entrée en compétition se fera aux Europe et pas aux sélections. J’ai donc pris la décision de tester d’autres bateaux, c’était le moment de le faire dans l’olympiade parce qu'après, ça allait être trop tard. Je voulais être très vite en état de tester les nouveaux bateaux donc je n’ai pas vraiment coupé l’entrainement à la fin de la saison. J’ai conservé un certain rythme pour être sûr de les tester en étant en forme lors de mon arrivée en Australie. »


CC: « Est-ce la première fois que tu réalises autant de tests sur le matériel ? »


DG: « C’est la première année où je le fais. Après Rio, j’ai dit à Benoît (Peschier, son entraîneur) : "Si je continue, je veux tester le bateau de Michal (Martikan, le double champion olympique slovaque) et le bateau de Tony.". Quand j’étais jeune, c’était mes deux points de repères sur lesquels je me basais pour établir un plan de carrière, une progression. C’était les deux personnes qui innovaient, qui avait ce rôle de leader. Moi j’essayais de me positionner entre les deux en terme de navigation en me disant qu’il fallait s’inspirer de ce qu’ils font en apportant ma petite touche. J’avais donc choisi de ne pas avoir les mêmes bateaux et c’est quelque chose qui m’était resté. Je savais qu’un jour, j’essayerais leurs bateaux.

En a découlé le test et la modification de la forme d’un bateau galasport ce qui a été très intéressant à vivre. J’ai fait des paris sur le matériel et même si, une fois de plus, le seul juge sera le résultat, je pense que les choix ont été bien menés. J’ai l’impression de devenir un athlète d’expérience et je n’aurais jamais cru dire ça (rires) ! »


“J’ai fait des paris sur le matériel et j’ai l’impression que les choix réalisés ont été les bons même si, une fois de plus, le seul juge sera le résultat.“

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CC: «Finalement, comment s'est déroulé ce changement de bateaux ?»


DG: « J’ai contacté Galasport après les championnats du monde pour pouvoir tester leur bateau. J’ai mis au clair les choses avec les 2 constructeurs, en leur disant : "Voilà, je teste 2 bateaux et à la fin du mois de décembre je prendrai une décision". L’idée c’était de planifier afin de pouvoir poser une date. Je ne voulais pas que ça traine en longueur pour éviter les doutes qui vont avec.

Cela m’a permis de progresser. Je pense qu’il ne faut pas le faire chaque année mais c’est un outil que j’ai apprécié découvrir pendant mon stage en Australie. Le premier mois, j’ai ré-appris à naviguer avec ce nouveau bateau. Le deuxième, j’ai répété des gammes, et cherché à trouver de la maîtrise dans ma navigation. Lors du 3ème mois j’ai basculé sur de l’effort de compétition. Tout est passé très vite ! »


CC: « Tu nous as expliqué que tu explorais le côté psychologique de ta performance. As tu travaillé d'autres choses en particulier cette année ?


DG: « J’ai travaillé sur différents points techniques. J’essaye de retrouver un peu de jeunesse dans ma navigation. J’étais arrivé à un niveau où je pense que, en toute humilité, j’étais capable de faire de très bons chronos sans prendre beaucoup de risque. C’est ce qui caractérise aussi mon style de navigation : si j’en crois ce que les gens disent, on a l’impression que c’est facile lorsque je navigue car je maîtrise les risques. Mais je trouve que la concurrence s’est revigorée, pourtant cela ne concerne pas des athlètes qui sont jeunes. C’est les mêmes depuis quelques années, mais ils se sont un peu rebellés. Je pense qu’il faut savoir être au contact de sa catégorie et j’ai l’impression qu’il fallait un peu retourner dans la folie ! »


“J’ai travaillé sur différents points techniques. J’essaye de retrouver un peu de jeunesse dans ma navigation.“

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CC: « Tu as été champion du monde en 2011 et champion olympique en 2016. Qu’est ce qui a changé dans ton approche des courses depuis ? Es tu plus « libéré » maintenant que tu as tout gagné ?


DG: « C’est une question compliquée et j’ai du mal à y répondre, forcément il y a des choses qui ont changé. Ces questions-là ne sont pas passé par ma tête en compétition, mais plutôt dans les périodes de réflexion. Je trouvais que cela n'avait pas de sens de me pointer au départ des courses en me disant "j’ai déjà tout gagné dans ma discipline, maintenant c’est du bonus".

Déjà, pour moi, la catégorie C1, c’est une catégorie d’expérience car il y a beaucoup d’aspects techniques qu’il faut réussir à passer sur une manche. C’est pas facile de le faire, déjà à l’échelle nationale, alors le faire sur des championnats internationaux c’est encore plus dur. En 2011, j’étais tout jeune mais j’étais déjà médaillé d’argent en C2 (à Tacen en 2010 avec Fabien Lefevre), et je me suis peut être inspiré de cela. Je me suis assagi sur la manière de courir grâce à mon expérience de courir une finale mondiale en C2, de comment cela s’était passé. Parce que c’est beaucoup une histoire de confiance aussi : je pouvais me dire que j’étais un athlète de catégorie mondiale car j’étais capable de faire des médailles en biplace. Après mon titre mondial, cela a été plus compliqué…

J’avais l’habitude de dire qu’il y avait 2 carrières, celle avant d’être champion du monde et celle après. Mais en fait il y en a 3, parce qu’il y aussi celle après être champion olympique (rires). Une fois de plus ce n’est pas la même chose car à chaque fois c’est une renaissance. En fait, à chaque problème on trouve une solution mais chaque solution amène un nouveau problème. J’ai l’impression que c’est infini, c’est le serpent qui se mord la queue. Il y a toujours des étapes à franchir. »




CC: « L’équipe de France de slalom connait depuis quelques années des résultats en dessous de ce à quoi elle nous avait habitués. Comment analyses tu cela ? Essaye tu de participer à la reconstruction d’une bonne dynamique ? Ou au contraire est ce que tu te protèges de cette atmosphère ? »


DG: « J’y pense. Je prends la chose au sérieux. Une fois de plus, c’est un point de repère pour moi. J’aime dire que chaque athlète est responsable de sa performance car on fait un sport individuel. Mais on fait aussi un sport d’équipe et l’ambiance en équipe de France influe sur les performances individuelles. L’équipe a toujours été tirée par des leaders et aujourd’hui elle en manque clairement. Ça, je le prends un peu pour moi et je compte assumer ce rôle-là. Je ne veux pas que cela soit un poids pour moi, mais je compte dessus pour construire ma carrière. En étant très honnête, cela me permettra d’en retirer quelque chose derrière. Si j’arrive à assumer ce rôle de leader, que de toute façon on m’a collé, peut être que ça amènera d’autres médailles. »


CC: « Est ce que cette étiquette de leader, que l’on t’a collé depuis les JO de Rio, te plaît ? »


DG: « Ça me plait ! Ce n’est pas facile tout le temps car forcément je suis plus observé. On me pose justement des questions sur comment retrouver une équipe de France qui gagne, alors qu’avant, mon avis importait peu car il y avait d’autres leaders pour assumer ce rôle. Je pense que la France a une superbe histoire. C’est un superbe héritage dont il faut que l’on se serve. J’ai l’impression que les choix qui ont été fait récemment vont porter leurs fruits, j’en ai la conviction. »


CC: « Vous avez un groupe d’entrainement resserré avec Benoit Peschier ton entraineur depuis 2015, qui a été champion olympique en 2004 et Boris Neveu, le leader actuel dans la catégorie K1H. Comment ce groupe s’est il construit ? »


DG: « Cela s’est fait en plusieurs étapes : D’abord il y a mon histoire avec Benoit avant les jeux. A l’époque, je souhaitais intégrer le groupe d’entraînement de Sylvain Curinier mais cela n’était pas possible. J’ai donc demandé à Benoit de travailler avec lui car j’avais déjà été entraîné par tous les entraineurs nationaux. Benoit était intéressé et la fédération était d’accord donc on a fonctionné tous les deux jusqu’aux jeux de Rio. Ensuite il y a un trait qu’il faut tirer puisque Benoit est devenu entraineur national. Boris l’a alors sollicité, et moi, de toute façon, je n’avais pas envie de rester en tête à tête avec lui pendant 4 ans. Donc je trouvais que c’était très bien d’avoir un autre athlète dans le groupe. »


“L’équipe de France a toujours été tiré par des leaders et aujourd’hui elle en manque clairement. Ça, je le prends un peu pour moi et je compte assumer ce rôle là.“

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CC: « Comment cela fonctionne au quotidien ? »


DG: « On a tous les trois une famille et on est tous sur des lieux différents. Benoit est installé à Bordeaux, moi je suis installé à Marseille pour des raisons familiales et Boris, lui, est à Pau . Benoit fait une planification qu’il nous envoie chaque semaine. Dans l’idée, on a un fonctionnement un peu individuel et on se retrouve pendant les stages pour pouvoir s’entraîner ensemble. Avec Boris, on s'utilise l'un l'autre pour se jauger, pour avoir des repères. On est un groupe d’entraînement, on n'est pas une équipe: chacun fait son truc comme il l’entend, en bonne intelligence et en respectant les autres. On a tous les 3 des profils un peu particuliers. Benoit par exemple avait un autre métier (kinésithérapeute, ndlr) et c’est quelqu’un qui a fait le choix de revenir dans la performance pour les victoires. Il est fondamentalement porté sur la gagne. Il a cette culture que l’équipe de France a normalement. Il n'est pas revenu pour planter des choux … (rires) »


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